Quand j’ai parlé de mon exigence de maintenir la qualité de la langue dans l’écriture des chansons, j’ai engagé le futur album d’Espace Tempo dans le pays des chansons dites « à texte ». Autrement, et simplement, dit, des chansons qu’il faut écouter avec une oreille pointue : les paroles disent quelque chose qu’il est important d’entendre. Sans parler de message, au minimum l’auteur a voulu partager quelque chose que la musique ne porte pas à elle seule.
Une question de hiérarchie, de priorité, de chronologie ? Qu’a-t-on composé en premier, le texte ou la musique ? Si c’est le texte, alors la chanson n’est qu’un poème mis en musique, comme on l’a fait pour certaines grandes œuvres de la poésie française ?
Ce n’est pas si simple, et chaque situation est différente : je vais vous le montrer en prenant pour exemple chacune des chansons de l’album, en commençant par la première, Comme un dessin d’enfant.
Un jour, Célio m’a proposé deux mélodies qu’il a jouées à la guitare ; j’en ai choisi une (je m’aperçois en écrivant que je ne connais pas l’origine de ces mélodies : faisaient-elles partie du grand répertoire de Célio, ou bien venaient-elles d’être créées ? À lui de dire…). Puis il m’a envoyé une partition que j’ai déchiffrée au piano.
J’ai eu aussitôt envie d’écrire de longues phrases, parce que la mélodie s’étendait sur plusieurs mesures ; j’avais aussi envie de dire là-dessus des choses simples.
J’avais à ce moment dans la tête les images d’un vieux livre d’enfant. La première page s’ouvre sur la partition d’une chanson qui raconte l’histoire d’un train* : il parcourt la campagne et porte des friandises sur ses wagons. Des dessins stylisés comme peuvent en faire les enfants, des couleurs franches, des bonhommes bâton, un paysage champêtre et sympathique avec des vaches conviviales. Voyage, dessins, enfants, chansons… les phrases sont venues.
Et avec elles la nostalgie, la nostalgie d’une maison d’autrefois, et l’envie de la rouvrir, de la faire revivre, et pour cela de la partager.
Rouvrir la maison n’était pas possible, écrire une chanson pour dire la nostalgie, et en même temps, l’apaiser, oui.
Inutile d’ajouter que « Comme un dessin d’enfant » est une de mes préférées dans l’album.
Alors, chanson à texte ? Peut-être, ce n’est pas important. Mais c’est la mélodie qui m’a conduite à une certaine humeur, à une tonalité d’émotion que j’ai essayé ensuite de serrer au plus près.
*Le Petit Train file, file — Géo Condé, 1946
